[REPORTAGE] Christiania, utopie oubliée ou rêve à reconstruire ?

Christiania, « ville libre » située en plein cœur de Copenhague, connue pour son ambiance bohême et arty, est une œuvre libertaire hors du commun. Crée dans la mouvance hippie des années 1970, cet idéal communautaire semble pourtant menacé. Vente de marijuana, violences, arrestations et problèmes liés à l’héritage de la communauté font prendre conscience aux habitants, que leur utopie commune est en danger. Sur place, nous avons tenté de comprendre comment les habitants de Christiania envisagent l’avenir de leur paradis de plus en plus perdu au milieu de l’enfer.

 

Christiania, un idéal anarchiste

 

Crée par Viktor Essmann en 1971, Christiania est l’aboutissement d’un rêve commun. Fervemment anticapitaliste, cette communauté est avant tout basée sur le partage où l’idée du « vivre ensemble » s’est imposée comme une évidence. Établie sur l’ancien terrain militaire de Bådsmandsstræde, elle est légalement considérée comme un « no man’s land » où hippies, chômeurs et autres squatters s’en sont emparé pour créer un havre de paix. Emprunte d’un idéalisme exacerbé, la jolie ville colorée est avant tout une communauté anarchiste, autogérée, où chacun est l’égal de l’autre. Considérée comme un bien collectif, toutes les règles doivent être votées à l’unanimité la plus stricte. Les voitures et les armes y sont bannies. Enfin, la propriété privée et la spéculation immobilière sont strictement interdites.

 

 

Catharina, ancienne étudiante en économie, a été élevée dans l’idée que Christiania était un endroit dangereux, surtout avec l’installation de gangs tels que les Hells Angels. Malgré ces préjugés, elle a choisi d’y habiter dès ses dix-huit printemps. « Il y a quarante ans, l’idée était d’avoir une ville libre, affranchie de règles, où le bonheur était ce qu’il y avait de plus important. Je crois que c’est encore le cas aujourd’hui ». Conquise par cet endroit, elle y apprécie la cohésion entre les habitants. « C’est comme un petit village […]. Tu as de la famille partout autour de toi.  Si tu te sens seul, tu as juste à ouvrir tes fenêtres et te rendre compte que tu ne l’es plus », dit-elle en souriant.

Michelle, étudiante danoise, y a vécu, quant à elle, toute son enfance. « Elle a fait le choix de partir il y a sept ans. Loin des siens, elle explique pourtant avoir eu une enfance heureuse et choyée. « Christiania, c’est ma maison, […]. C’est mon enfance ». Elle ajoute : « Je me souviens que toute les familles étaient unies pour n’en former qu’une seule. C’est un endroit formidable pour grandir. C’est vraiment unique ».

 

Criminalité symptomatique, idéal pacifique en danger ?

 

Mais en dépit de cet idéal de paix, Christiania est aux prises avec de nombreux problèmes de criminalité. Considéré comme un « no man’s land », la vente de cannabis a toujours été de facto autorisée, car cet espace n’est pas régi par les lois danoises. Lors de son apogée, le quartier tirait profit des sources de revenus liées au cannabis, au nom de la communauté. Mais avec le temps, les pushers (revendeurs de cannabis) christianites se sont retrouvés en concurrence avec des gangs danois (parmi lesquels figurent les Hells Angels), qui se sont imposés sur le marché, sans demander l’avis des habitants. Ceux-ci, extérieurs à la communauté, ont très largement profité de cette zone de non-droit pour mettre en place un système de vente organisé, au détriment de la sécurité des Christianites.

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Pusher street et ses stands, vides, après une descente des forces de l’ordre

 

Michelle, ancienne résidente et sœur d’un pusher, avoue avoir quitté Christiania pour ces raisons. « J’ai cessé d’y venir lorsque « Pusher street » (Rue où des stands destinés à la vente de cannabis sont installés) est devenu plus dangereuse […]. Ils [dealers et pushers] sont devenus moins fréquentables, de vrais criminels. Je n’aime plus venir ici ». En septembre dernier, cette situation a d’ailleurs atteint son paroxysme lorsque Mesa Hozdic, un dealer et sympathisant de l’État islamique, a ouvert le feu sur deux policiers. Finalement neutralisé, cet événement a mis le feu aux poudres entre les gangs et les habitants de la « ville libre ». Résolument contre la présence des bandes organisées, Christiania semble de plus en plus au bord de la rupture et invite d’ailleurs les consommateurs de marijuana à se fournir ailleurs.

 

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Catharina, explique que le quartier de Copenhague a des difficultés à mettre un terme à ce fléau. Selon elle, la seule manière d’y parvenir passe par la légalisation du cannabis. Michelle, estime de son côté qu’en le rendant disponible, un nouveau marché des drogues dures pourrait émerger, ce qui aggraverait l’état actuel des choses. « [La légalisation] pourrait limiter les trafics mais pourrait augmenter la criminalité liées à d’autres drogues », a-t-elle expliqué.

 

Avenir de Christiania : utopie obsolète ou renaissance possible?

 

À ces problèmes liés aux gangs, viennent s’ajouter des complications liées à l’héritage de Christiania. La question qui vient à se poser est de savoir si les nouvelles générations veulent poursuivre une utopie datant des années 1970. À ce questionnement, les réponses restent assez mitigées. Si certains héritiers de la première génération de la communauté christianite restent, d’autres ne semblent pas enclins à reprendre le flambeau, souhaitant une vie éloignée de la marginalisation. C’est le cas de Michelle, qui, après y avoir passé son enfance, veut vivre une vie plus « normale », au sein de la société danoise. « J’aime le lien social, le fait que les gens restent ensemble […]. Je suis reconnaissante de l’enfance que j’ai eue car tout allait bien, mais je ne souhaite pas la même chose pour mes enfants […] », avoue-t-elle.

Elle ajoute par ailleurs que la raison d’être de Christiania n’est plus, que le véritable modèle communautaire s’est essoufflé au profit de l’individualisme. Aujourd’hui, l’image de « ville libre » semble davantage renvoyer à celle du bourgeois bohême que du véritable hippie, regrette l’ancienne habitante du quartier. « Lorsque Christiania a été fondé, l’idéal était beau, mais c’est devenu trop moderne, trop à la mode des hipsters. […]. C’est devenu hypocrite. Les gens ont de grandes et belles maisons alors qu’à l’époque, les habitants n’avaient pas grand chose et partageaient réellement ».

 

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Habitation à Christiania

 

Pour Catharina, c’est l’exact inverse. La jeune femme de vingt-six ans a fait le choix de s’y installer car elle était très attirée par le côté communautaire. « C’est le seul endroit où je suis aimée et choyée […]. Je veux élever mes enfants ici, je veux faire ma vie ici ». Elle explique également que la « ville libre » a de belles années devant elle où le tourisme et la culture vont favoriser son développement. « Pouvoir offrir pleins d’activités culturelles est l’un de mes rêves pour Christiania ». Ce souhait est d’ailleurs loin d’être irréalisable. Premièrement, Christiania est un berceau du street art. Deuxièmement, Christiania est dotée d’un centre culturel où expositions, pièces de théâtre et spectacles sont présentés. Enfin, si la « ville libre » attire le narco-tourisme, beaucoup de voyageurs sont aussi conquis par sa singularité, son esprit de partage, ses petits commerces et restaurants alternatifs.

Le bilan reste ainsi mitigé, entre des habitants débordant d’optimisme et d’autres, inquiets pour l’avenir commun de la « ville libre ». Il est clair qu’en ce moment, celle-ci est en train de vivre un tournant décisif pour sa postérité. Le flambeau est désormais entre les mains d’une nouvelle génération qui va devoir être en mesure de transmettre le véritable idéal utopiste, en plus de faire face aux problèmes d’héritage, conjugués par une criminalité endémique. Malgré tout, l’idéal sur lequel repose cette œuvre libertaire est toujours d’actualité. Il suffit de s’y balader pour comprendre Christiania est une source d’inspiration pour tous les hippies de ce monde, que l’âme qui s’y dégage est une ode à la liberté, une invitation à l’émancipation des sociétés occidentales, que nul fondateur de Christiania ne souhaiterait abandonner.

« Une utopie est une réalité en puissance », disait Édouard Herriot. Pour résumer ces mots à la « ville libre », il suffit de voir qu’un rêve commun est devenu réalité et qu’en dépit de ses difficultés, il n’a jamais failli.

 

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